Michel CHAPOUTIER
Marius by Michel CHAPOUTIER. France

1894, la solitude

Marie posa sa main sur le genou de Marius. Elle était toute émue à l’idée que le rideau se levât. A l’affiche : Molière, Le malade imaginaire. Du beau monde dans les gradins. Des trois pièces, des talons hauts, des pommeaux, des hauts-de-forme, quelques rosettes même. Les notables de la ville de Lyon répondaient présent. De tous bords ! On ne savait plus sa droite de sa gauche. On s’ignorait, se souriait largement, sincèrement ou pas. Certains s’étaient même dans le passé convoqués en duel, sans conséquence et sans rancune. Les bavardages créaient un bourdonnement qui planait dans la salle de théâtre. Mais un bourdonnement mondain, ponctué d’esclaffes remarquables à vingt mètres, de jolies citations et de considérables étonnements pour un oui ou pour un non. Les femmes mettaient souvent la main devant leur bouche ; les hommes, au contraire, plaçaient leurs mains derrière le dos, saluant du menton. Marie reconnaissait certains visages et tendait l’oreille ici ou là. A tribord, on discutaillait des symbolistes russes, d’Offenbach – formidable !- et du dernier roman de Zola, Lourdes. A bâbord, on épiloguait sur le décès de Maxime Ducamp, sur le canal de Panama et les attentats anarchistes.
Marie, c’était la mère de Marius. Depuis qu’elle était seule, son fils faisait son possible pour la divertir, lui changer les idées. Une fois l’an, il la conduisait en Bourgogne pour voir des cousins, les Ginouze, et, de temps à autre, il la sortait dîner en ville, ou à l’Opéra comme au théâtre. Marie n’avait pas soixante ans, elle était encore très belle ; on devinait aisément la splendeur dont cette jeune femme jouissait dans la force de l’âge. C’était une jeune couturière de Tain qu’avait séduite un jour Polydore, ou peut-être l’inverse. Ils étaient sur les bancs de l’école ensemble. Ils avaient le même âge, pas dix jours d’écart. Leur histoire d’amour coula de source ; Paule d’abord, et Marius, en furent les enfants heureux. Si le sort en avait voulu autrement, Polydore et sa jolie femme auraient fêté en ce mois de juin 1894 leur trente et un ans de mariage.
Il ne s’agissait pas d’oublier mais de vivre avec cette disparition. Et Marius s’employait à distraire sa mère. Pour le coup, c’était réussi. Cette représentation avait quelque chose d’exceptionnel. Et comment ? Des rumeurs – qui n’en étaient plus – annonçait l’arrivée de Sadi-Carnot qui, de passage à Lyon, souhaitait finir la journée au théâtre. Marie Chapoutier, tout comme Marius et feu Polydore, étaient peu au fait de la politique contrairement à l’ancien associé Passat que l’on vit sur les listes conservatrices aux élections de Tain. Polydore ne mangea jamais de ce pain là, si ce n’était, une fois, son soutien à la fin des années 1860 à son ami Fernand Monier de la Sizeranne, candidat de l’Empereur. Mais sans lendemain et Marius semblait sur cette voie. Pour autant, la venue de Sadi Carnot restait un événement à leurs yeux. Mais les Présidents étaient toujours une espèce qui se faisait attendre. La vedette, petit-fils du révolutionnaire Lazare Carnot, était à un banquet où toute la cour républicaine, manifestement, traînait des pieds…
Il était 21 heures passé. Chacun prenait son mal en patience, Marius, tiré à quatre épingles, remarquait les jolies dames ; il leur faisait la cour avec les yeux. Il devinait, pour certaines, au travers de leur toilette, la sculpture de leur corps. Marie, elle, mettait son gilet sur les épaules ; la tombée de la nuit effaçait doucement la chaleur de ce début d’été. Soudain, un tapage hystérique se fit entendre. Marie Chapoutier crut percevoir ces mots : « Il a été assassiné ! ». L’ensemble des spectateurs était debout, les yeux dans l’expectative. Des premières informations firent le tour de l’enceinte. Alors que le cortège se dirigeait vers le théâtre, le Président fut agressé par un homme. Des comédiens passèrent leurs trombines au travers du rideau, étourdis. Des dames secouaient leur éventail pour repousser le malaise. Rien n’était prévisible, à en croire les premiers témoins. Carnot était dans la première voiture, sous les ovations. Il remerciait de sa main droite et saluait de la gauche avec son chapeau. Tout était bon enfant. Ce serait devant le palais du Commerce, donnant sur la rue de la République, que l’incident eut lieu. Quelqu’un se précipita sur le landau, pour gravir en une centième de seconde le marche-pied vers le Président. La foule se rua sur l’individu, mais le mal était fait. Le préfet fit valser l’intrus d’un coup de poing sur la chaussée. Trop tard. Carnot était étendu de tout son long dans le landau, gisant, les yeux clos, balbutiant des mots incompréhensibles. On dégrafât son gilet et sa ceinture.
Dans les gradins du théâtre, de nouveaux venus donnaient des détails, chacun contradictoire. Debout sur les strapontins, les plus téméraires appelaient au calme. Le corps du Président serait dans l’entrée du théâtre en train de subir les premiers soins. « Il est mort ! », assuraient d’autres individus. Des cris aigus glaçaient l’atmosphère : « Le Président vient d’être victime d’un attentat ! Il a été frappé d’un coup de poignard ». Et l’auteur infâme ? Il faillit passer au travers des fourches caudines de la population. Les sergents de la ville parvinrent tant bien que mal à retirer le meurtrier des mains de la foule, prompte au lynchage collectif. Il eut fini écartelé si pas moins de dix gardiens de la Paix, aidés de la garde à cheval, n’entourèrent pas le coupable. Dans la rue, dans les cafés comme au théâtre, des gens juraient vengeance. On montrait le poing ! Encore un coup des Prussiens ! Non, un royaliste ! Pire, un fou !
De source d’agents de police, entrés dans le théâtre, Marius entendit que c’était un anarchiste. C’était crédible. Tout le monde savait que Carnot avait refusé la grâce d’Auguste Vaillant, cet anarchiste qui se rendit célèbre en mettant une bombe dans l’Assemblée nationale à la fin de l’année dernière. Et le 5 février de cette année, Vaillant n’avait pas souffert, juste senti « une légère fraîcheur », si l’on croit les propos de l’inventeur Joseph Guillotin. Depuis, anarchistes, communards et syndicalistes en tous genres avaient pris Carnot en grippe !
Marie et son fils apprirent que l’auteur de l’attentat aurait prétexté de donner une pétition au Président. Le poignard était caché dans le placet. Dans un premier temps, le pauvre Carnot aurait demandé à un officier de s’écarter pour qu’il puisse serrer les mains du public. L’anarchiste s’approcha d’un coup tendant la main gauche pour serrer celle du Président. Une fois tenant sa proie, avec l’autre main, il le poignarda violemment. Le profil du tueur ? Un jeune homme d’une vingtaine d’années, trapu, imberbe, portant une casquette…
Carnot était bien dans le hall du théâtre. Marius aperçu la victime agonisante. La chemise du Président était tachée de sang au niveau du cœur, près de la rosette. Et puis au niveau du flanc. Carnot n’était pas mort ; la fête était finie. Tout le monde dehors ! Marius protégeait sa mère des mouvements de foule. Le Président fut transporté au premier étage. Le maire, le préfet, un général et des huissiers trimbalaient le premier élu de France. Un docteur présent dans la salle lui donna les premiers soins et puis, ce fut un défilé de médecins qui arrivait toutes les cinq minutes. Marius guidait sa mère jusqu’à l’hôtel qui leur été réservé. Marie était choquée. Les autorités dispersaient les foules dans la nuit lyonnaise. Devant un estaminet, des quidams spéculaient sur l’origine de l’assassin. Originaire de Milan… des papiers sur lui le stipulaient, disait-on, un gars parlant mal le français… passé par Cette… ce serait un ouvrier, d’autres avancèrent un boulanger… On jurait la tête des Italiens ! Les éructations des soiffards allaient se cogner contre les murs pour résonner jusqu’aux fenêtres des chambres d’hôtels. Les gens de Tain et d’ailleurs, venus pour la parade du Président, eurent du mal à trouver le sommeil.
Au petit matin, Lyon avait la gueule de bois. Un tremblement de terre n’eût pas d’autre effet. Sur les trognes, de la tristesse, de la stupéfaction. Sur les Unes du Progrès Illustré, du Nouvelliste, du Salut Public, que maniaient Marius à sa terrasse de café, du titre à sensation, d’une limpidité extrême : « Le Président assassiné », « Carnot poignardé », « La mort du Président »… Marius était levé depuis 6 heures. Ce n’était ni pour sa mère, ni pour Carnot, il avait pris l’habitude d’être sur pieds très tôt, sur l’exemple de son père, du temps où il travaillait à ses côtés. Polydore avait laissé en héritage à son fils le goût du travail, du vin et de l’amitié comme si ces trois valeurs ne faisaient qu’une. Plus encore, par un inconscient mimétisme, Marius s’était laissé pousser une barbe impeccable. Mais son visage tiré, creusé – à tout jamais, différent de la bonhomie de Polydore, témoignait de la douleur consécutive à la mort brutale de ce père.
Polydore était décédé depuis deux ans maintenant, laissant que du vide et de la désolation. Il prenait tellement de place, le cœur trop grand... Ce fut le chaos. Il n’avait pas 56 ans. Aucune sommation. Cette disparition ébranla le clan Chapoutier. Ce monstre de gentillesse et d’altruisme fut conduit dans la dignité et l’honneur, à croire que la fatalité était une juste gifle infligée d’un père à son fils. Personne ne broncha. Sur ordre posthume de Polydore, comme si l’exemple d’une vie, d’un tempérament, d’un comportement, faisait office de procuration ad vitam aeternam, il fallait accepter et regarder devant. Le curé de Tain s’occupa du registre des lamentations. En ces circonstances, la religion avait bon dos. Il y eut du monde pour partager la douleur du clan. Marius, qui apprenait la langue de Goethe dut revenir en urgence d’Allemagne. Sous une pluie battante d’après-midi de mars – pouvait-il en être autrement ?, la dépouille fut conduite de l’église au cimetière dans le plus grand silence. En tête, voilée de noir, Marie était soutenue de chaque côté par ses deux enfants, le garçon tenant le parapluie. Le cortège faisait crépiter le lit de graviers ; sur la droite le tombeau des Jaboulet se distinguait, un peu plus loin sur la gauche, l’imposante sépulture des Vogelgesang était dissimulée derrière un cyprès.
Dans l’allée cernée de chapelles, en relevant la tête, Marius aperçu les coteaux de l’Hermitage recouverts de vignes. Il promit secrètement à son père, là-haut, au-dessus du vignoble, de les acquérir un jour. Restait la mise sous terre, la bière renfermant Polydore fut callée par deux employés communaux à côté de son père, Jean, un semblant de sermon du prêtre et basta. C’était ainsi. « Nous ne sommes pas grand chose », balbutia benoîtement le Maire, les larmes aux yeux.
La tendresse contenue dans les lettres de condoléances, révélant un peu plus à Marius l’affabilité de Polydore, lui fut cruelle. Il répondit promptement, soulageant sa mère de cette corvée supplémentaire. Marie avait davantage le souci de la survie de la famille. Qu’allaient-ils devenir ? Fragilisée par la soudaineté du décès, sans revenu, Madame veuve Polydore Chapoutier céda quatre mois plus tard les parts de la société à l’associé André Passat, plus au fait des dossiers administratifs. Ses enfants, Paule et Marius firent de même. Reparti en Allemagne pour achever sa formation, Marius n’eut pas son mot à dire ; il ne fit pas long feu face à l’homme d’affaires. Les absents avaient toujours torts. Et, pour tout avouer, le gars Passat, très peu pour lui. Dans tous les cas, il fallait rembourser les quelques créanciers qui ne mêlaient pas les affaires aux sentiments. Et puis, Polydore n’étant pas à la paperasse, Marie ne connaissait rien sur les tenants et les aboutissants de l’association. Du jour au lendemain, une sorte d’anarchie tombait sur les épaules de la famille Chapoutier. Elle n’avait rien demandé. Marius n’oubliera jamais être allé à la société récupérer un peu de vin que Passat lui offrit « par compassion » ; il dégrafât, sous le regard impassible de l’ancien associé de son père, le petit article de presse sur le phylloxéra pour le glisser dans la poche de sa veste.

La sœur de Marius, de 5 ans son aînée, était sortie d’affaires. Epouse de Louis Bermondès, Paule avait choisi un bon bougre, receveur de l’enregistrement à Craponne, patelin du côté de Lyon, juste avant Tassin-la-Demi-Lune. Comme disaient les paysans de Tournon, ce drôle avait un peu de benace. Pour Marius, ce fut une autre paire de manche. Sans envie, ses études de droits qu’il avait effectuées à Lyon avant de partir en Allemagne allaient lui assurer du boulot. Cette formation lui avait aussi donné, à l’époque, une maîtresse altruiste, sa professeur peu farouche… Mais c’était un temps révolu. Revenu à Tain pour enterrer son père, il trouva un poste de clerc de Notaire chez Maître Névissac avant de travailler pour un huissier. Il prenait tout ce qui se présentait, économisant le moindre sou dans le but avoué de refaire surface un jour, dans le vin, comme une dette envers son père. Débutait pour Marius une longue traversée du désert, avec un arrière-goût d’amertume. A chacun sa croix, il le savait. Les Chapoutier étaient entrés dans la bourgeoisie par la petite porte, grâce au père et au grand-père de Marius : fallait tenir le rang.
Des amis lui changeaient les idées. Ce fut d’ailleurs grâce à ses relations qu’il avait eu ces places de théâtre. Il y avait des gens sur qui l’on pouvait compter, et se compter sur les doigts d’une main. Amédée Guerby en premier lieu - dont le père tenait le Café National – avec qui il faisait les cent coups, des bistrots aux midinettes. Et puis François Lolagnier, Bourret, Monchal et cet excité de Laréal ! Des bons gars ! Ce fut avec eux que Marius créa en 1893 une société de gymnastique. L’Avant Garde Tainoise ! Non sans patriotisme dans le verbe, ce club de sport avait pour ambition de redonner de la force physique et morale aux Français. Cette mode de sociétés de gymnastique dans tout l’Hexagone était née après la défaite de 1870, débâcle que l’on expliquait par une nation trop ankylosée face à une Prusse sportive et musclée. Il y avait un peu d’envie de tordre du casque à pointe dans la salle du rez-de-chaussée de la mairie de Tain. Marius était le secrétaire de la société qui rencontrait un vif succès. Les adhérents se bousculaient ; lors de la création, un ballon avec l’inscription « AGT » fut lâché dans le ciel – pourvu qu’il allât défier outre-Rhin… A ce sujet, devait se fêter le 1er anniversaire mais la mort de Sadi-Carnot allait ajourner la petite fête.
Marius, ses amis et les adhérents s’adonnaient à la gymnastique mais aussi à la boxe française, l’escrime ou la course à pied. Ils n’étaient pas peu fiers de leur accoutrement : pantalon blanc, bas noirs, ceinture rouge, maillot rayé bleu et blanc, casquette et souliers blancs. Lorsque le temps était clément, les exercices avaient lieu place du Taurobole, devant les demoiselles qui s’arrêtaient, béates, rigolant bêtement comme pour cacher leur sensibilité. Et ça, Marius, il aimait. Retrouver l’Alsace et la Lorraine était une chose, certes, mais faire fondre une énième donzelle, innocente et pulpeuse à souhait, avait une tout autre importance diplomatique à ses yeux. Tel un éternel remontant, une drogue dure, le goût des femmes lui remontait le moral. Ce gourmand de gymnastique acrobatique était connu comme le loup blanc. Elles n’en avaient pas peur pour autant. Bien au contraire.
Toutefois, personne n’était dupe, les amis et les femmes ne refermaient pas la cicatrice ouverte par le décès de Polydore et la cession expéditive de la société Chapoutier. Derrière les plaisirs sommeillait une profonde souffrance. Il fallait avant tout protéger sa mère de ses atermoiements. Au fond, il était seul, mourant d’envie de tenir sa revanche. Quant à Passat, comme Carnot pour les anarchistes, il l’avait pris en grippe !

A sa terrasse, songeur, il finit par déplier le Progrès pour y scruter les informations sur le vin dans les dernières pages. Pas question pour lui de lâcher le milieu. Comme un cordon ombilical, il y était lié. La viticulture continuait de se remettre doucement du drame du phylloxéra, le négoce rhodanien devait jouer des coudes avec leurs confrères du Languedoc qui déversaient sur le marché des vins d’Afrique du Nord, assurait-on dans les colonnes. La réclame, quant à elle, n’y allait pas par quatre chemins. « Buvez du vin Mariani, le vin tonique populaire français, qui fortifie et rafraîchi le corps et l’esprit, restaure la santé et la vitalité ». Sur l’encart, une sirène de cabaret, vêtue de quelques grammes de coton de soie jaune, faisait couler du vin dans un verre, sur un pas de danse aérien. Marius céda un rictus. Chacun de ses faits et gestes était épié sur cette terrasse de café. Tout visage inconnu devenait suspect. Ça jazzait sur le zinc, devant le regard éberlué de la patronne ; on refaisait l’attentat.
Marius revint sur la Une. L’encre était encore fraîche ; les rotatives avaient carburées toute la nuit pour réimprimer l’ensemble des journaux, soucieux d’être à la page. Le directeur du Progrès expliquait en personne que la plaie faisait dix-huit centimètres de long et vingt millimètres de large, que l’hémorragie fit son effet. Carnot céda quelques plaintes à l’étage du théâtre. Passé minuit, le Président expira. Un peu plus loin dans l’article, Marius apprit que des garçons de café italiens furent molestés tard dans la soirée lorsque la foule apprit la nationalité de l’assassin et que le consulat d’Italie fut protégé par des gardiens de la Paix. Le coupable aurait dit à la police se nommer Caserio Guiovanni Santo.
Marius passa la main dans ses cheveux, attrapa son café, approcha ses lèvres et le sirota en jetant ses yeux des deux côtés de l’avenue. Il plia le journal, se leva. Il mit cette édition du 25 juin dans sa poche arrière de son pantalon pour la conserver. L’hôtel où sa mère l’attendait était à deux rues ; son pas était lent mais décidé.


Retrouvez-nous sur Facebook
Boutique Chapoutier