Michel CHAPOUTIER
Marius by Michel CHAPOUTIER. France

1878, Le temps des cerises

L’échelle était au fruitier. Le gamin avait posé ses fesses sur le premier barreau. Il respirait fort, épuisé par ses courses effrénées entre les cerisiers et la charrette à bras emplie de paniers d’osiers. Son cœur battait la chamade. Soulevant sa chemise à manches courtes, le teigneux tapait du poing sur ses abdominaux qui se confondaient avec ses côtes tellement il était maigre comme un clou.
Il goba trois fruits à la fois et cracha les noyaux à deux bons mètres, où il voulait ; un vrai tireur d’élite, comme disaient les Américains pendant la guerre de Sécession. Le soleil lui tapait sans retenue sur la nuque. Le ciel était d’un bleu aveuglant, presque blanc. La chaleur de cette fin de mois de juin faisait grimacer les visages.

- T’es qui bonhomme ?, demanda un ouvrier, les mains sur les hanches. L’homme était torse nu, la peau burinée par le soleil. Il avait enroulé son maillot de corps plein de sueur autour de sa tête. Il avait une dent sur deux ; il était beau.

- Je m’appelle Marius, Marius Chapoutier.

- Quel cagnard !, pesta le saisonnier, s’accroupissant et s’essuyant le front d’un revers de poignée, pas mécontent de faire une pause pour chiquer un brin de tabac.

- J’ai dix ans si tu veux savoir, ajouta Marius en se vieillissant de trois printemps.

L’ouvrier lui tendit une bouteille de flotte enrubannée d’un linge pour maintenir un peu de fraîcheur.

- J’suis d’ici, de l’autre côté de la colline, d’Tain, céda Marius, le souffle coupé par la gorgée d’eau qu’il venait d’avaler.

- T’es ben courageux de tous les cas, ben brave au travail, pourtant t’es haut comme trois pommes à genoux, bégaya l’homme dans un accent qui sentait la corrida.

Les deux gars se relevèrent pour reprendre leur tâche, grimper aux arbres pour cueillir les plus belles Noires de Meched : « bien mûres et avec les queues », avait prévenu le patron, « c’est pour Paris ».

- J’viens donner la main à ma mère, ajouta Marius, je préfère ça qu’l’école… et pis, c’est que j’gagne la pièce… l’école, ça me rapporte rien… le maître, y nous fait asseoir des heures pour nous raconter qu’on a coupé la tête à Louis XVI pour avoir la liberté… Y nous raconte que Dieu et les miracles, ce sont des sornettes, y dit qui faut croire en lui ! « Moi, je suis athée, Dieu merci », qui dit… Nous, on comprend rien…

Le terrain était en pente, descendant sur une autre colline, comme à cheval l’une sur l’autre. Ce vallon était recouvert d’abricotiers et de pêchers, espacés de quelques mètres les uns des autres. Au sol, l’herbe, jaune comme de la paille, brûlée par la chaleur, se débattait avec les quelques filets de vent qui venaient contrarier les 40 degrés mal pesés. Quelques touffes de lavandes, où des nuages de bourdons faisaient la pantomime, garnissaient des bordures de vieilles murettes. L’un sur l’autre, certains insectes copulaient, ivres de s’envoyer en l’air. Un peu plus haut, les coteaux les plus escarpés et inclinés de façon à prendre le soleil en pleine poire, étaient lacérés de vignes. Les hommes avaient brassé ce paysage de façon à faire des sortes de terrasses pour éviter les ravines. Le moindre nuage faisait glisser une ombre sur ces parcelles de vignobles.

- Maintenant que j’ai sept ans, je peux travailler comme les grands, et même avec mon père, c’est lui qui m’a dit, et y fait du vin… Mon père il est large comme une armoire, expliqua Marius à son collègue, tous les deux perchés dans un beau cerisier de vingt ans passé.

L’ouvrier esquissa un léger sourire avant qu’un bruit sourd, comme le souffle d’un animal préhistorique ou d’un cracheur de feu, ne vienne trahir l’épais silence estival. Cette fois-ci, c’était bien le vallon de cerisiers qui fut parcouru d’une épaisse ombre de la forme d’un ballon, d’un visage tout rond étiré d’un menton carré. Tous les cueilleurs levèrent la tête comme si le ciel leur tombait sur la caboche. Ils admirèrent, aveuglés, la montgolfière et saluèrent les gens embarqués dans la nacelle avant qu’elle ne disparaisse derrière un coteau de vignes. Chaque vol était une fierté locale ; pardi !, les frères Montgolfier, qui firent leurs prouesses au XVIIIème siècle, étaient du coin, d’Annonay. L’engin, perdu derrière une autre colline, n’était plus visible mais son bruit était encore perceptible.
Quand le collègue, en équilibre sur deux branches, se retourna vers Marius, il n’était plus là.

Il avait vu son père débarquer. En deux temps trois mouvements, le gamin avait sauté de l’arbre pour grimper dans la charrette de Polydore, auprès de sa mère, Marie. Ils rentraient au village. Polydore échangea avec Terrasson, le propriétaire des vergers, quelques litrons de vin contre des paniers de cerises. Il fit ensuite couiner les braves mulets de bât qui firent cahoter la charrue sur le chemin empierré. La bouillie de cerises faisait les quatre coins du ventre de Marius.
Polydore n’avait pas le visage des beaux jours. Il fronçait les sourcils en expliquant à sa femme qui serait arrivé malheur à Eugène Fruneau, un ami que Polydore avait formé au métier de tonnelier. Marius crut comprendre que c’était à la chasse, sur les bords du Rhône, que Fruneau se serait tiré un coup de fusil dans la tempe, pour un « chagrin d’amour ».
De la route trouée par les pluies de printemps, près de la chapelle de l’Hermitage, on percevait maintenant Tain, enlacée sur le méandre du fleuve, dominée par le clocher de l’église de Saint-Vincent, patron des viticulteurs, la tour des Adrets au nord du village, ainsi que le vieux château des comtes de Tournon de l’autre côté du Rhône. Sur une des tours du château, une Sainte Vierge semblait veiller au grain. A l’entrée du village, dans la rue de l’Hermitage , la charrette interrompit la sieste d’un chat qui détala sous une vielle porte de bois pour réapparaître, intrigué, derrière le carreau d’une fenêtre. Il y avait peu de monde dans les ruelles assommées par la chaleur. Tous les volets étaient entrebâillés. Seuls, les bistrot manifestaient un peu de vie. Marius les connaissait tous, allant livrer du vin pour son père : le café de la Bascule, de la Jeune France… le café Buisson aussi où la fille du patron était belle comme le jour. Marius l’avait repérée ; il devenait tout rouge à chacune des apparitions de la jeune créature. Précoce, il avait déjà le goût des jolies filles, ce fut peut-être la beauté de sa mère, qui attirait tous les regards, qui donna au jeune garçon cet appétit dès qu’il fut en âge d’y penser.
Polydore s’arrêta devant le café de la Bascule. Il voulait en savoir davantage sur le cas de Fruneau. Dans le fond de l’établissement, là où il faisait le plus frais, quatre hommes tapaient le carton autour d’un tapis de cartes estampillé Calvet et des verres ordinaires remplis d’une piquette rosée. Au bout du zinc, on refaisait la politique locale. Un peu plus excité que les autres, Vincent, un caviste employé par la maison de négoce Vogelgesang, traitait Fernand Monier de la Sizeranne de « candidat de Sedan » - Marius ne comprit pas l’expression. L’énergumène racontait qu’aux dernières élections, au dépouillement, il était inscrit sur un bulletin : « Cher Monier, je prévoi ton insucce et regrette que tu d’adresse aux dames puisque tu te déclare homme sans partie ». Tout le monde se plia en deux. Vincent, avec son copain Delépine qui n’allait pas tarder - travaillant aussi chez Vogelgesang - ne cachaient pas leur fibre républicaine.
Polydore porta la discussion sur son ami. Le caviste reprit son sérieux, racontant que « c’tait arrivé hier matin » ; Eugène Fruneau était parti chasser avec Sébert. Fruneau lui a demandé d’aller chasser les petits oiseaux, et que lui allait suivre la digue et, comme il avait deux plombs, il allait tirer sur des tourterelles. Il se serait éloigné en disant : « Adieu mon ami, porte la nouvelle de ma mort à Tournon ! ». « Après, c’était fini, un bon gars ce Fruneau mais malheureux comme un poux », acheva de dire Vincent, portant un godet de vin rouge à ses lèvres. Comme si un événement réveillait les démons dans le village, du coup, chacun y allait de son drame. Et Marius, tendant l’oreille, en avait froid dans le dos.

- Te rappelles-tu au mois de mai de l’année dernière, intervint un client, ce bonhomme de Xavier Cros, ce propriétaire à Mercurol qui devint jaloux… Sept coups de hache à sa femme et trois coups de couteaux dans la poitrine, c’est pas rien… La croyant morte, il s’est jeté dans un puits, le pauvre diable… ça a fait du boucan cet’histoire…

- Comment que je m’en rappelle, renchérit le caviste, je l’avais vu la veille, comme je te vois, là, pareil !

Marie et Marius sirotaient une limonade. Polydore avait mis sa tournée, comme souvent, pour autant peu prolixe à participer à ce déballage de faits divers, surtout ému par la fin tragique de Fruneau, « encore un qui ne profitera pas de la vie… ».

- Et ce chien enragé qui mordit trois enfants, reprit de plus belle le Vincent, dans le bas de la ville, heureusement que Barthélémy Habrard le tua d’un coup de fusil, net !, raconta un autre convive qui s’invita à la discussion.

- Dix ans maintenant ???...

- Le soleil t’a tapé sur le crâne ? Quinze au moins ?

- Ça nous rajeunit pas…

- …

L’imposant Polydore avala son verre d’une bonne rasade et salua la compagnie dans l’indifférence, bien partie pour épiloguer des heures sur les tragédies divers de Tain et de ses environs. « Tu penseras à me faire le plein en blanc ! », gueula le patron avant que Polydore ne disparaisse derrière les guirlandes de perles en bois qui filtraient l’entrée de l’estaminet.

Dehors, le soleil commençait à lever le camp mais les pierres des murs de la ville dégageaient toujours de la chaleur.

- Faut que je passe à la cave…, marmonna Polydore dans sa barbe.

Les mulets dressèrent la tête à la vue de leur maître. Avec son encolure de bête de somme et ses mains de forçat de Cayenne, Polydore attrapa Marius sans forcer pour le poser dans la charrette. Il salua ensuite Rodolphe Delépine qui filait dans le café. Suivaient deux inconnus, certainement de ses nombreux pèlerins qui venaient à Tain pour venir chercher à l’asile de la Teppe cette plante, le gallium, qui poussait au milieu des vignes et qui soignait contre l’épilepsie. Les Filles de la charité de Saint-Vincent-de-Paul, qui s’occupaient de cet établissement, voyaient passer du monde.

Lorsque la famille entra dans le bâtiment, à quatre rues de la Bascule, le jeune André Passat colla son visage de vieux à la fenêtre - un peu comme le chat, tout à l’heure, dans la rue. Il était reclus dans un petit cagibi qui faisait office de bureau, avec des calculs à la craie sur les murs, des vignettes et des gueilles de bondes sur une étagère. « André Passat, c’est l’associé de papa dans le vin ! », disait toujours Marius à l’école. Il avait raison, Passat s’était lié à Polydore Chapoutier le 8 juillet 1879 ; ça allait faire un an. En gros ou dans le détail, la société Passat et Chapoutier proposait des vins, des spiritueux et des liqueurs. Ils avaient apporté 20 000 francs chacun et avaient prévus une association pour une durée de 6 ans.
André était doué pour les affaires, les chiffres et la paperasse ; Polydore, davantage manuel, était à l’aise au contact des producteurs, ainsi qu’au chai pour élever les vins et à la manutention du matériel. C’était l’homme à tout faire. Tonnelier de père en fils, ça aidait ! Son père, Jean, et son grand-père, Mathieu, furent tous les deux des fabricants de barriques dans le pays ardéchois, du côté des patelins Saint-Félicien et Saint-Victor. C’était le père Jean, qui, le premier, fut descendu dans la vallée pour s’installer comme tonnelier à Tain. D’ailleurs, à 78 ans, il rôdait toujours du côté de la société de son fils, pour donner conseil. Ni plus ni moins qu’à l’époque de Jésus et de son père Joseph, tout deux charpentiers, on avait le même métier de père en fils. Et Polydore ressentait toujours une saveur particulière quand il regardait du côté de l’Ardèche… Il aimait raconter à Marius l’histoire des Ardéchois célèbres comme les frères Montgolfier anoblis par Louis XVI – celui à propos de qui l’instituteur vantait les bienfaits de la guillotine, Olivier de Serres, qui révolutionna les techniques agricoles ou Pierre et Marie Durand, martyrs des guerres de religions. D’ailleurs, disait Polydore, « entre catholiques et protestants, c’est toujours pas fini là-haut ! » Un jour, rêvait alors Marius pendant que son père lui racontait ces histoires, « je serai célèbre et on dira que les Chapoutier étaient originaires de l’Ardèche ».

Dans le bâtiment, Marie restait en retrait. Le vin était une affaire d’hommes. André et Polydore tournaient autour des pièces pour y poser de temps à autre leur nez. La chaleur insistante de ce mois de juin, malgré les nuits fraîches, imposait une attention toute particulière. Marius suivait son père à la trace, écoutant tous les commentaires sur l’élevage, les fermentations, l’oxydation, etc. Une pièce ne paraissait pas devant Polydore qui semblait pouvoir, aux yeux de son fils, en mettre une sur chaque épaule.

- C’est point permis cet’chaleur !, dit un ouvrier venu de la Picardie affairé à nettoyer une cuve. Son visage était rouge écarlate et tâché des salissures.

- Ici, on dit que c’est « Midi moins le quart », tu comprends pourquoi, répondit Polydore lui tapant sur l’épaule.

Marius avait connu ses premières vendanges l’an passé, son premier millésime. Dans un coin du bâtiment, des hottes étaient entreposées les unes sur les autres. Elles seront encore utilisées cette année pour descendre les vendanges. Elles servaient aussi pour porter en haut les terres descendues par les pluies ou pour apporter les fumures au pied des vignes. Les terrains étaient si escarpés que les charrettes ne pouvaient faire le travail. C’était à dos d’hommes que tout s’opérait. Les vignes fourmillaient toujours d’ouvriers. Mais les vendanges avaient un parfum particulier que Marius avait gravé dans sa petite tête. Encore deux mois avant les prochaines… Il revoyait encore les hommes et les femmes descendant les coteaux pour vider les hottes dans les charrettes où l’on attelait pour l’occasion des bœufs – plus forts que les mulets. La vendange descendait dans le village jusque dans les chais, ces grappes de petites et de grosses syrahs, de marsanne, de roussane, que les ouvriers pétrissaient avec les mains pour ensuite les fouler pieds et jambes nus. Cette étape pouvait durer un mois ! Marius et ses copains couraient aussi après des pressoirs mobiles, appelés omnibus, qui parcouraient les propriétaires qui n’avaient pas le matériel…
Marius connaissait tout le monde, s’en allant regarder chez les autres propriétaires et négociants, les Berger, les Calvet, Les Monnier de la Sizeranne, les Jaboulet. Le gamin rêvait qu’un jour ce soit son nom tout en haut de l’affiche. Dans le village, il se racontait que du vin de l’Hermitage allait renforcer les mauvais millésimes bordelais. On était chauvin ! « L’Hermitage vaut bien le Lafite ! », avait écrit Bertall dans une brochure qui traînait volontairement sur les comptoirs de la Bascule et de la Jeune France.
Après les vendanges, le vin passait ensuite dans des foudres de deux hectos avant d’aller dans les pièces de deux cents et quelque litres. Marius avait le droit d’y mettre son nez. « Ce n’est que du jus de raisin », plaisantait Polydore. Et puis, les vendanges, c’était ces interminables repas, de franches rigolades, où les ouvriers soignaient leur mal de dos avec du vin.
Dans ce pays, les hommes ne chassaient qu’après les vendanges.

Dans le petit bureau vitré, guérite de fortune en attendant des jours meilleurs, Passat et Chapoutier s’attardaient sur les chiffres. Pour les affaires, de ce temps, ils ne s’en plaignaient pas ; on s’éloignait de l’époque où le phylloxéra avait fait son apparition dans le canton, au mois de juin 1873. Il avait tout détruit malgré les remèdes du docteur Tournaire. Pour Polydore et son père, ce fut une période de vache maigre, la demande de tonneaux s’était réduite comme peau de chagrin. Heureusement, pour vivre, on avait son potager et quelques bêtes. A chacun son bout de gras. Ce drame avait accéléré la polyculture ; les champs de pommiers, d’abricotiers, fleurissaient un peu partout. De l’élevage itou : des bœufs, des chevaux hongres. Le vignoble se reconstituait petit à petit. Polydore retrouvait du raisin de qualité. Il fallait négocier dur ! Ces vignes en terrasses nécessitaient beaucoup de main d’œuvre ! 1 000 francs l’hectare à l’année pour les plus belles parcelles ! Et puis les côtes de l’Hermitage commençaient à être connues dans le monde entier. Il était vrai qu’il valait bien un Lafite !
Comme un devoir de mémoire, il y avait une coupure de presse épinglée dans le bureau, bout d’article - écrit par un notable du coin - que Polydore avait placardé et qui servit à Marius d’exercice lorsqu’il apprenait à lire : « La mort de l’Hermitage, pour beaucoup, c’était la ruine ; pour d’autres c’était pis encore ; c’était la disparition de l’une des marques les plus appréciées de notre belle France. L’Hermitage est aussi un vieil ami, dans la cave on lui réserve la meilleure place : c’est le vin derrière les fagots. Du coin où délicatement on le place, on ne le fera pas sortir à tout propos. Jalousement, on gardera quelques vieilles bouteilles que l’on débouchera dans les grandes circonstances : au jour de la naissance de l’aîné ou du mariage. L’Hermitage est un vin de famille, on ne le sert qu’aux proches et aux amis. »

Au travers des carreaux, on vit Marius se suspendre à une tige en fer tordue en arc de cercle, destinée à supporter une pièce. Le regard de Polydore suffit à ce que Marius comprenne qu’il était à la faute. Il sauta sur le sol, quasiment au garde-à-vous. Au même moment, le grand-père Chapoutier fit son apparition dans l’encablure de la porte du chai. On ne voyait que sa silhouette plongée dans lumière. Jean leva sa canne, l’épaula tel un fusil et feignit alors de viser le gamin. Marius fit semblant de se faire tuer d’une balle en plein cœur, s’écroulant de tout son long sur le sol en terre battue. Polydore regarda l’assistance hilare et leva un sourcil.

La nuit tombait. Sur le chemin de la maison, le bruit des roues sur la chaussée résonnait dans la rue. Marius avait les paupières lourdes. Il s’était rapproché de sa mère. La journée n’était pas finie pour autant. Restaient les devoirs de l’école et les quotidiennes lectures. Marie et Polydore tenaient à ce que leurs enfants – la grande sœur de Marius était en pension, soient cultivés. « S’il veut devenir quelqu’un, lui faut le savoir », insistait Polydore. « Pour avoir de l’esprit… », disait sa mère qui lui lisait chaque soir les contes d’Andersen, les histoires d’Alphonse Daudet ou de Jules Vernes. Ça changeait Marius des vers des Chants du Soldat, qu’il fallait réciter à la mairie, les jours fériés. Le gamin s’invitait avec plaisir dans ces univers fantastiques mais les odeurs de chais, celles du vin de paille, le roulement des barriques, les balades dans les vignes, les vendanges, le pressoir, le fascinaient davantage. C’était la réalité au moins, il y était, ce n’était pas de la fable, ça valait tous les livres du monde. Définitivement, il voulait faire comme son père.
Tout à l’heure, dans la fin de l’après-midi, dans la charrette, Marius avait remarqué dans le ciel deux soleils. Il y songea et, sur ce, il s’endormit.


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